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culture

  • Un poème pour l'été...

    « Même en hiver » Poème d’Anna Gréki

    mercredi 29 juillet 2015par Anne Doussin

    De son vrai nom Anna Colette Grégoire, Anna Gréki, poétesse algérienne d’expression française, est née à Batna le 14 mars 1931.
    Elle passe son enfance dans les Aurès, où son père est instituteur. Elle interrompt ses études supérieures de lettres à Paris pour militer activement au combat pour l’indépendance de l’Algérie. Institutrice à Annaba (Bône) puis à Alger elle milite au PCA. Membre des « Combattants de la Libération » elle est arrêtée par les parachutistes de Massu en 1957, torturée avant d’être internée à la prison Barberousse d’Alger, transférée en novembre 1958 au « camp de transit et de triage » de Beni Messous puis expulsée d’Algérie.
    Elle rejoint alors son mari Jean Malki à Tunis, où sera publié son premier recueil : « Algérie, Capitale Alger ».
    Elle rentre en Algérie à l’indépendance en 1962, elle est professeur de français au lycée Abdelkader d’Alger.
    Décédée à Alger le 6 janvier 1966, elle laisse un second recueil : « Temps forts ».

    Même en hiver 

    Même en hiver le jour n’était qu’un verger doux
    Quand le col du Guerza s’engorgeait sous la neige
    Les grenades n’étaient alors que des fruits - seule
    Leur peau de cuir saignait sous les gourmandises
    On se cachait dans le maquis crépu pour rire
    Seulement. Les fusils ne fouillaient que gibier.
    Et si la montagne granitique sautait
    A la dynamite, c’était l’instituteur
    Mon père creusant la route à sa Citroën.
    Aucune des maisons n’avait besoin de portes
    Puisque les visages s’ouvraient dans les visages.
    Et les voisins épars, simplement voisinaient.
    La nuit n’existait pas puisque l’on y dormait.

    C’était dans les Aurès
    A Menaâ
    Commune mixte Arris
    Comme on dit dans la presse
    Mon enfance et les délices

    Naquirent là
    A Menaâ - commune mixte Arris
    Et mes passions après vingt ans
    Sont les fruits de leurs prédilections
    Du temps où les oiseaux tombés des nids
    Tombaient aussi des mains de Nedjaï
    Jusqu’au fond de mes yeux chaouias

    Frileux comme un iris
    Mon ami Nedjaï
    Nu sous sa gandoura bleue
    Courait dans le soir en camaïeu
    Glissant sur les scorpions gris
    De l’Oued El Abdi
    Derrière les chacals brillants
    Qui rient le cou ouvert.
    Et dressé en angle aigu, lisse
    Au haut de ses échasses
    Il lançait pour voir clair
    Jusqu’à la fin de l’espace
    La lune au tire-boulettes.
     

    Maintenant c’est la guerre aussi dans mon douar
    Il a replié ses kilomètres de joie
    Comme les ailes au dessus gris d’un papillon
    Polymorphe et couve sous des gourbis zingueux
    Tous les bonheurs en germe qui n’existent plus

    Dehors - pas plus que les vergers dont les soieries
    sucrées rendaient le vent plus mielleux qu’une abeille
    Pas plus que le bruit des pieds nus de Nedjaï
    Sur les racines de mon enfance enfouies
    Sous des sédiments de peur, de haine, de sang
    Car c’est du sang qui bat dans l’Oued El Abdi
    Et roule les scorpions gras comme des blessures
    Qui seules survivraient des corps martyrisés.

    C’est la guerre
    Le ciel mousseux d’hélicoptères
    Saute à la dynamite
    La terre chaude jaillit et glisse
    En coulée de miel
    Le long des éclats de faïence bleue
    Du ciel blanc
    Les bruits d’hélices
    Ont remplacé les bruits d’abeille

    Les Aurès frémissent
    Sous la caresse
    Des postes émetteurs clandestins
    Le souffle de la liberté
    Se propageant par ondes électriques
    Vibre comme le pelage orageux d’un fauve
    Ivre d’un oxygène soudain
    Et trouve le chemin de toutes les poitrines

    Les bruits disparaissent
    Dans la tiédeur de l’atmosphère et dans le temps
    C’est la guerre muette
    Derrière les portes de Batna
    J’assiste sur l’écran de mon enfance
    A un combat silencieux
    Sur des images au ralenti
     

    A la lumière de mon âge je l’avoue
    Tout ce qui me touche en ce monde jusqu’à l’âme
    Sort d’un massif peint en rose et blanc sur les cartes
    Des livres de géographie du cours moyen
    Et lui ressemble par je ne sais quelle joie liquide
    Où toute mon enfance aurait déteint.
    Tout ce que j`aime et ce que je fais à présent
    A des racines là-bas
    Au-delà du col du Guerza à Menaâ
    Où mon premier ami je sais qu’il m’attendra
    Puisqu’il a grandi dans la chair de mon cœur. Si
    Le monde qui m’entoure a vieilli de vingt ans
    Il garde dans sa peau mes amours chaouias.

    CHAOUI : ( adjectif) d’une ethnie berbère d’Algérie habitant principalement dans les Aurès.

    Extrait du site de la LDH de Toulon.

     

     

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