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28/12/2015

Le voyage de Rémi...

Compte-rendu de Monsieur Rémi Serres, Voyage à Tizi-Ouzou en compagnie de Monsieur Mohamed Khandriche

Du 13 au 17 novembre 2015

 

 

Le 12 novembre

Je pars d'Istricou via Marseille et arrive vers 10 heures du soir à la Gare Saint-Charles de Marseille où m’attend Mohamed. C'est chez lui que je passerai la nuit.

 

Le 13 novembre

Après le petit déjeuner pris chez Mohamed nous voilà partis vers le bureau de Touiza Solidarité où nous y rejoint Michelle Pradel. Elle s'occupe des projets de la 4ACG avec Mohamed, il y a beaucoup d'échanges. Touiza Solidarité est soutenu par 4ACG dans la réalisation d'un projet de développement solidaire. C'est dans ce cadre que nous partons en Algérie. Michelle nous emmène à l'aéroport.

Après une heure de vol nous voilà à Alger. Un ami de Mohamed nous attend à l'aéroport. Il nous prête sa voiture, direction Tizi Ouzou. Pas facile pour sortir d'Alger, ça bouchonne ! Mais M. Khandriche connaît les petites routes.

Il sera tard quand nous arriverons à Tizi où l’une des responsables de l'association nous attend, ainsi qu’une table bien garnie (couscous et le reste) autour de laquelle siège une grande famille. Parmi les convives, une femme de 81 ans, une ancienne moudjahida. Trés heureuse de nous raconter sa vie dans le maquis, elle nous montre des photos de ce temps-là. Avec l'aide d'un écrivain, elle a écrit un petit livre : elle nous l'offre. Elle est ravie de raconter la vie de cette époque. Je ne comprends pas tout car elle parle kabyle. Mohamed en traduit des passages. Mais la fatigue se fait sentir et nous rejoignons notre hôtel (« les 3 roses »), pour une nuit bien méritée.

 

Le 14 novembre

De bonne heure, nous quittons notre hôtel vers la permanence de l'association AJIE partenaire de Touiza solidarité. Une trentaine de bénéficiaires, éleveurs venus des villages, nous y attendent : beaucoup de paysans mais aussi un représentant de la chambre d'agriculture, M. Bekkani Youcef et M. Bensalem Mohamed, technicien de la DDA.

Après quelques présentations, je raconte un peu comment l'agriculture française a évolué ces dernières 50 années.

Nous sommes passés d'une agriculture familiale, des petites fermes où l'on produisait à peu près tout ce dont nous avions besoin pour manger et où les bœufs et chevaux étaient la seule façon de travailler la terre (traction animale) à une agriculture industrielle (traction mécanique, les petites fermes ont disparu dans leur majorité). Les campagnes se sont vidées, de 7 million de paysans en 1950 nous sommes passées à 450 000 aujourd’hui et l'exode continue.

 

L'agriculture industrielle a fait beaucoup d’erreurs. Nos ancêtres étaient biologistes sans le savoir, alors que notre génération a causé beaucoup de dégâts : beaucoup d'engrais, de pesticides, d'insecticides, beaucoup de pollution. Le sol s'est dégradé au point que dans certaines régions céréalières, il n'y plus d'humus. La terre est devenue un simple support. Nous avons détruit les haies, les talus, pour agrandir nos champs. Ils étaient pourtant un abri pour les oiseaux et les insectes. Toutes ces bestioles maintenaient l'équilibre de la nature : ils étaient indispensables.

 

Nous avons fait beaucoup d’erreurs, il ne faudrait pas que vous fassiez les mêmes si possible.

Vient ensuite le tour de table. Chacun se présente et parle de ses problèmes.

Un bénéficiaire a essayé d’élever des vaches : ça n'a pas marché. Alors, il a acheté des chèvres. Il est content de son choix et arrive à vivre de son travail.

Rima, une bénéficiaire du projet, vient de la ville. A son mariage elle découvre la campagne. Dans un premier temps, elle a travaillé avec sa belle-mère qui avait des vaches. Après une dispute entre les deux, elle a acheté deux brebis et en plus dans deux jours la vache qu'elle a achetée doit arriver. Vous auriez dû voir la mine réjouie de cette jeune dame à l'idée qu'elle allait avoir une vache à elle. Elle possède aussi un jardin, des arbres fruitiers et des volailles.

 

Un éleveur, Arezki, a repris avec ses deux frères la petite ferme de son grand père. Contre la volonté de ce dernier, il a taillé les oliviers en couronne. Cette taille rajeunit l'arbre et rend la cueillette plus facile. Mais convaincre son grand père n'a pas été facile. Alors en cachette il a taillé 3 arbres. Au bout d'une année, il a fait voir le résultat à son grand-père. Devant ces beaux arbres rajeunis et productifs, celui-ci a dit : « tu peux les tailler tous ».

De plus ce jeune a élevé 3 vaches qu'il essaie de nourrir avec les produits de la ferme : feuilles d’oliviers, de figuiers, de frênes et un peu d'herbe qu'il récolte entre les arbres. C'est lui qui nous apprend comment protéger les jeunes arbres des prédateurs : chèvres, chevreuils et autres. « Tu achètes une boîte de sardine, tu l'ouvres, tu laisses pourrir, quand c'est bien avancé, tu broies et mélanges avec de l'eau et tu sulfates le jeune arbre, aucune bête n'approche ! »

Ses deux frères, nous dit-il, sont allés travailler à la ville mais ils veulent revenir à la terre. Ensemble, ils vont aussi récolter les olives plus tôt. Ils voudraient que le délai entre la cueillette et le pressage ne dépasse pas une semaine. C'est à ce prix que l'on arrive à faire une bonne huile.

Il y a beaucoup d'autres échanges, avec nous ou entre eux, mais là je ne comprends pas tout car par moments, la langue kabyle reprend ses droits !

 

Nous insistons pour que chacun d'eux reste le plus indépendant possible : acheter le moins possible (foin, aliments) mais plutôt cultiver sur leurs petites parcelles : du maïs fourrage de sorgho, de trèfle, de la luzerne, qui sont des plantes plus productives que l'herbe non cultivée. Un carré de maïs fourrage ou de sorgho peut nourrir 2 vaches pendant 2 mois. Si en plus on peut avoir un carré de luzerne, ou de trèfle, on a là de la nourriture pour les 3/4 de l'année.

Jeudi 15 novembre

 

Ce matin, nous irons voir les paysans chez eux. Mme Ibrahim, chef de projet, nous accompagne. Nous arrivons chez M’Hand et là : une étable au milieu des HLM ! Et oui Tizi s'agrandit ; tous les jours la ville avale de nouvelles terres agricoles, mais parfois quelques carrés résistent encore. Elle nous reçoit, elle travaille avec ses parents et son frère.

Les parents ont une paire de bœufs, ils travaillent leur carré et vont aussi travailler pour leurs voisins.

Son frère à deux vaches et elle a une vache depuis deux ans. Cette dernière lui a donné un premier veau, il a 16 mois et sera bientôt prêt pour la vente. Elle pourra ainsi rembourser son emprunt. Cette année un deuxième veau est né. Elle partage le lait de cette vache avec son veau : une moitié pour le petit et l'autre pour la vente. Tous les matins, il y a la collecte de lait qui part vers une laiterie. Il faut voir comme cette jeune fille est contente d'avoir une vache à elle ! De toute façon, nous dit-elle, on ne trouve pas d'emploi. Le travail de la terre me plait, je compte m'installer. Elle rêve d'avoir deux vaches à elle.

 

 

En route pour le village d'à côté. Un gars nous attend, il a deux vaches, sa ferme, un peu de terrain plat, en plus arrosable, il peut faire y travailler un tracteur : il produit son foin et son grain. Nous n'en saurons pas plus.

 

 

 

Départ vers la mairie de Tizi Rached où quelques élus nous attendent. Le maire adjoint nous reçoit. Il a vécu 10 ans à Paris, pas de problème de langue. En plus d'adjoint, il a un emploi et sa femme aussi, mais il a gardé deux vaches. Il est très préoccupé par la disparition des paysans et l'abandon des campagnes. Il se montre très attentif quand nous lui décrivons l'agriculture française, mais croit-il encore en l'agriculture de son pays ? Nous restons très interrogatifs.

 

L'après-midi, nous allons au musée des anciens Moudjahidines et préparons la journée de demain. Nous sommes reçus par M. Ait Ahmed Ouali, Président de l’Association de la Révolution, en charge du Musée des anciens Moudjahidines de de la Wilaya de Tizi-Ouzou, le directeur du musée et des anciens Moudjahidines. Ils nous racontent l'histoire de la guerre jusqu’à nos jours. Ils nous disent combien, après la guerre de libération, ils étaient enthousiastes. Ils avaient des responsabilités parfois un peu plus qu'ils n'en auraient voulu. Par exemple l'un d'eux s'est retrouvé sous-préfet à 21 ans. Ils voulaient honorer ce que leurs amis morts au combat auraient voulu faire. Ils travaillaient beaucoup et puis, petit à petit ils se sont fait confisquer cette envie de faire par des gens de pouvoir, imbus de leur personne.

Mouloud, un des deux, a fait la vraie guerre. Il raconte : « C’était la nuit, au cours d'un accrochage, nous voyant plus faible que l'ennemi, plutôt que de riposter, l'on se cache. Grâce à sa lampe, un soldat français me découvre, nous étions à un mètre l'un de l'autre. Alors j'ai tiré. »

« Et tu l'as tué ? »

Mouloud, baisse la tête. Il ne répondra pas. 

C'est lui qui à l'indépendance s'est vu confié la responsabilité de sous-préfet à l’âge de 21 ans. Beaucoup de pieds noirs qui occupaient des postes étaient partis vers la France. Il fallait les remplacer, et c'est ainsi que l'on se retrouve très jeune à la tête d’une wilaya.

 

Il nous a accueillis chez lui. Dans sa maison, il y avait des photos du maquis sur tous les murs. Sa femme nous sert. Elle nous offre un café, des fruits, des gâteaux. Elle s'est même mise en devoir de nous faire des gaufres que je devine à l'odeur.

Nous parlons, nous parlons, nous connaissons les mêmes villages, j'avais fait mes 24 mois dans le coin. Ait Saada, Ait Daoud, Michelet : 50 ans après tous ces noms nous reviennent…

 

Un jour, me dit-il, les troupes françaises tombent dans une de nos embuscades. Il y a des morts, vite nous prenons leurs armes et leurs habits. Les habits nous servaient parce que nous n'en avions pas beaucoup mais aussi car l'aviation nous prenait pour des soldats français et ne nous bombardaient pas. Le soir nous fouillons les poches des vêtements récupérés. Dans l'une d'elle, nous découvrons une lettre venue de France. Les parents du mort disaient à leur fils : « ne tue pas mon fils, tu n'es pas en Algérie pour tuer les jeunes de ton âge» Le chef a lu la lettre à tout le groupe, un grand silence a suivi.

Ensemble, ils décidèrent d'écrire aux parents, pour leur dire leurs regrets d'avoir été obligé de tuer leur fils.

 

La conversation s'est poursuivie, les récits se sont succédé. Il nous parle de l'opération jumelle. Pour ceux qui ne connaissent pas l'histoire : en juillet, l'armée française décide de finir avec la rébellion. De Gaulle avait décidé cette stratégie. Il est venu lui-même faire le tour des postes pour mesurer la situation. Il avait décidé d'affaiblir l'armée de combat. Il voulait négocier avec l'armée des frontières qui se cachait en Tunisie ; pour quelle raison ? Pour en arriver là, on déploya des milliers de soldats dans la petite et la grande Kabylie.

Mouloud, nous dit : « il y avait des soldats partout ». L'aviation, l'artillerie lourde et légère, tout fut déployé. Ainsi sur 12 000 maquisards, 8 000 furent tués.

« Et toi comment tu t’en es sorti ? »

« Le hasard et puis l'on se cachait dans les buissons à côté de la rivière, et les soldats n'ont pas pensé à ça. On mangeait des racines et même il paraît que certains buvaient leur urine pour ne pas mourir de soif. Ce fut un coup terrible porté aux maquisards. »

 

16 novembre

 

Direction le musée de Tizi Ouzou.

 

Petit à petit la salle se remplit. Une cinquantaine de lycéens sont là et autant d'adultes dont une douzaine d'anciens Moudjahidines. Nous avons droit à l'hymne national algérien puis le directeur du musée nous présente. A notre tour nous présentons notre association puis nous visionnons le film « Retour d'Algérie ».

La salle est attentive, les anciens maquisards découvrent les appelés du contingent. Le débat durera longtemps, beaucoup de questions et même de la part des lycéens. J’ai l'impression que les spectateurs découvrent une partie de leur histoire.

 

Certains anciens n'avaient jamais revu un appelé depuis les combats. Ces appelés qui parlent dans le film ne tiennent pas les mêmes propos que les appelés des années de guerre.

 

Et comme souvent, il y a l'après réunion. Les Moudjahidines nous entourent et continuent à poser des questions. Nous n'avons pas réponse à tout, simplement nous leur disons que nous ne pouvons pas répondre à la place des politiques.

Par exemple, pourquoi Sarkozy a-t-il reconnu le génocide arménien et n'a pas reconnu le génocide algérien ? Bien sûr nous l'invitons à poser directement la question à Sarkozy.

 

Ce n'est pas fini : la presse et la radio sont là, il faudra encore répondre à leurs questions. Pour terminer sur cette étape, je dirai qu'à mon avis, la venue d'un appelé en Algérie et l'existence de notre association les a beaucoup étonnés et interrogés.

A la fin, le président du musée est venu vers nous. « Nous devrions faire quelque chose ensemble ». Et il nous propose de mettre des photos d'appelés dans leur musée ; photos avec commentaires à l'appui. Une première nous dit-il qui pourrait ouvrir une porte pour continuer à travailler avec votre association et reconnaître la souffrance ensemble du passé. »

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Nous ne déjeunerons pas ce jour-là, pas le temps. Les paysans du projet de Touiza Solidarité nous attendent pour faire le bilan de nos rencontres. A nouveau une vingtaine de paysans sont là. La déléguée de la DDA est là aussi.

Ensemble nous élaborons quelques souhaits :

  • se rencontrer plus souvent,
  • se rencontrer chez l'un d'eux plutôt que dans une salle de réunion,
  • profiter de la rencontre pour visiter l'élevage de celui ou celle qui nous reçoit, émettre des idées ou suggestions,
  • créer des groupes par types d'élevage, autrement dit créer des commissions vaches, commissions brebis, arbres fruitiers…Bien sûr la même personne pourrait faire partie de plusieurs commissions suivant leur besoin et leur intérêt.
  • constituer une caisse commune où chaque adhérent pourrait mettre une petite somme tous les mois, ce qui permet d’assurer les coups durs. Un système d’assurance interne : pas de franchise. Et pas d’assureurs qui se font de l’argent sur notre dos !
  • pourquoi pas un jardin collectif ou nous pourrons faire le gros des légumes, ce qui n'empêcherait pas d'avoir son petit jardin pour les petits légumes.
  • pourquoi pas un four à pain ou chaque semaine plusieurs personnes pourraient faire le pain et les galettes pour l'ensemble. Dans les temps anciens chaque village avait son four.

 

Il en ressort aussi le souci de préserver l'environnement : pas d'intrants (pesticides, insecticides...), gardons la nature comme nos prédécesseurs nous l'ont laissée, gardons les arbres oliviers et figuiers, ce sont les principaux arbres de la Kabylie. Soyons inventifs, faisons des petits essais d'autres arbres : châtaigniers, par exemple.

Restons modestes, ne mettons pas 4 vaches si nous n'avons de la place que pour 2. Les techniciens qui eux veulent faire marcher la machine économique nous pousseront dans cette voie, sachons dire non. Ce qui compte ce ne sont pas les dinars qui rentrent mais ce sont ceux qui restent.

 

Et voilà que la Présidente de l'association AJIE nous mettra l’eau à la bouche en nous disant que dans sa famille, il va peut-être se libérer une ferme de plusieurs hectares !

« Nous pourrions dit-elle, en faire une ferme pilote où l'on élèverait des vaches, des chèvres, des brebis, du blé. » Tout le monde se met à rêver et certains se voient déjà chef de culture ! Elle nous invite même à l'inauguration. Souhaitons que ce projet aboutisse.

 

La réunion est terminée. En petit groupe, nous parlons de la condition de la femme en Algérie. L'une d'elle nous dit : « au 21eme siècle c'est encore la femme qui après une journée de cueillette d'olive emporte sur sa tête la récolte du jour et le mari passe devant avec sa houe sur l'épaule » et sa fille insiste : nous voyons encore cela en 2015 !

Nous parlons des relations filles/garçons, de la vie des femmes algériennes. La soirée se termine avec des échanges de mails et de numéros de téléphone et des promesses de se revoir... On s'embrasse et on nous dit « reviens, reviens ». Ca fait chaud au cœur.

Que restera-t-il ? L'avenir nous le dira.

      

Le soir nous mangeons en compagnie de Si Saadi.

Il nous dira : « vous êtes des vedettes, à la radio on ne parle que de vous ».

Plus sérieusement il nous parlera des années 90 2000. Très dures années où il a failli plusieurs fois en être lui-même une victime.

Il nous parlera aussi de l’Algérie actuelle.  

 

Il est très tard quand nous nous quittons ; la nuit sera courte.

Le lendemain debout à quatre heures, il faut rejoindre l’aéroport d’Alger avant les embouteillages.

A l’aéroport, fouilles plus poussées, évènements obligent.

Enfin j’embarque, Mohamed reste en Algérie.

A Marseille notre ami Jacques  Pradel  m’attend à l’aéroport.

Il m’emmènera à la gare Saint Charles via le Tarn.

           

Le voyage est fini

 

Remi 

 

 Rémi Serres est un fondateur et un animateur des 4ACG (Anciens Appelés en Algérie et leurs Amis Contre la Guerre) Il est agriculteur retraité et habite le Tarn.

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