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08/08/2015

Un poème pour l'été...

« Même en hiver » Poème d’Anna Gréki

mercredi 29 juillet 2015par Anne Doussin

De son vrai nom Anna Colette Grégoire, Anna Gréki, poétesse algérienne d’expression française, est née à Batna le 14 mars 1931.
Elle passe son enfance dans les Aurès, où son père est instituteur. Elle interrompt ses études supérieures de lettres à Paris pour militer activement au combat pour l’indépendance de l’Algérie. Institutrice à Annaba (Bône) puis à Alger elle milite au PCA. Membre des « Combattants de la Libération » elle est arrêtée par les parachutistes de Massu en 1957, torturée avant d’être internée à la prison Barberousse d’Alger, transférée en novembre 1958 au « camp de transit et de triage » de Beni Messous puis expulsée d’Algérie.
Elle rejoint alors son mari Jean Malki à Tunis, où sera publié son premier recueil : « Algérie, Capitale Alger ».
Elle rentre en Algérie à l’indépendance en 1962, elle est professeur de français au lycée Abdelkader d’Alger.
Décédée à Alger le 6 janvier 1966, elle laisse un second recueil : « Temps forts ».

Même en hiver 

Même en hiver le jour n’était qu’un verger doux
Quand le col du Guerza s’engorgeait sous la neige
Les grenades n’étaient alors que des fruits - seule
Leur peau de cuir saignait sous les gourmandises
On se cachait dans le maquis crépu pour rire
Seulement. Les fusils ne fouillaient que gibier.
Et si la montagne granitique sautait
A la dynamite, c’était l’instituteur
Mon père creusant la route à sa Citroën.
Aucune des maisons n’avait besoin de portes
Puisque les visages s’ouvraient dans les visages.
Et les voisins épars, simplement voisinaient.
La nuit n’existait pas puisque l’on y dormait.

C’était dans les Aurès
A Menaâ
Commune mixte Arris
Comme on dit dans la presse
Mon enfance et les délices

Naquirent là
A Menaâ - commune mixte Arris
Et mes passions après vingt ans
Sont les fruits de leurs prédilections
Du temps où les oiseaux tombés des nids
Tombaient aussi des mains de Nedjaï
Jusqu’au fond de mes yeux chaouias

Frileux comme un iris
Mon ami Nedjaï
Nu sous sa gandoura bleue
Courait dans le soir en camaïeu
Glissant sur les scorpions gris
De l’Oued El Abdi
Derrière les chacals brillants
Qui rient le cou ouvert.
Et dressé en angle aigu, lisse
Au haut de ses échasses
Il lançait pour voir clair
Jusqu’à la fin de l’espace
La lune au tire-boulettes.
 

Maintenant c’est la guerre aussi dans mon douar
Il a replié ses kilomètres de joie
Comme les ailes au dessus gris d’un papillon
Polymorphe et couve sous des gourbis zingueux
Tous les bonheurs en germe qui n’existent plus

Dehors - pas plus que les vergers dont les soieries
sucrées rendaient le vent plus mielleux qu’une abeille
Pas plus que le bruit des pieds nus de Nedjaï
Sur les racines de mon enfance enfouies
Sous des sédiments de peur, de haine, de sang
Car c’est du sang qui bat dans l’Oued El Abdi
Et roule les scorpions gras comme des blessures
Qui seules survivraient des corps martyrisés.

C’est la guerre
Le ciel mousseux d’hélicoptères
Saute à la dynamite
La terre chaude jaillit et glisse
En coulée de miel
Le long des éclats de faïence bleue
Du ciel blanc
Les bruits d’hélices
Ont remplacé les bruits d’abeille

Les Aurès frémissent
Sous la caresse
Des postes émetteurs clandestins
Le souffle de la liberté
Se propageant par ondes électriques
Vibre comme le pelage orageux d’un fauve
Ivre d’un oxygène soudain
Et trouve le chemin de toutes les poitrines

Les bruits disparaissent
Dans la tiédeur de l’atmosphère et dans le temps
C’est la guerre muette
Derrière les portes de Batna
J’assiste sur l’écran de mon enfance
A un combat silencieux
Sur des images au ralenti
 

A la lumière de mon âge je l’avoue
Tout ce qui me touche en ce monde jusqu’à l’âme
Sort d’un massif peint en rose et blanc sur les cartes
Des livres de géographie du cours moyen
Et lui ressemble par je ne sais quelle joie liquide
Où toute mon enfance aurait déteint.
Tout ce que j`aime et ce que je fais à présent
A des racines là-bas
Au-delà du col du Guerza à Menaâ
Où mon premier ami je sais qu’il m’attendra
Puisqu’il a grandi dans la chair de mon cœur. Si
Le monde qui m’entoure a vieilli de vingt ans
Il garde dans sa peau mes amours chaouias.

CHAOUI : ( adjectif) d’une ethnie berbère d’Algérie habitant principalement dans les Aurès.

Extrait du site de la LDH de Toulon.

 

 

11:51 Publié dans culture | Lien permanent | Commentaires (0)

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