18.05.2012
Algéries mes amours...
Lorsque au collège débarquèrent en 62 les premiers enfants rapatriés d’Algérie, nous eûmes, nous les autochtones bien du mal à saisir leur vocabulaire franco-pataouète, leur accent impossible et l’évocation grandiloquente de leur prétendu combat pour la défense de leur mère patrie, à eux… Il a fallu du temps pour qu’ils cessent de nous rendre responsables de toutes leurs misères et pour nous d’accepter l’idée qu’ils n’étaient pas tous d’infâmes colons exploiteurs du peuple algériens. Le partage du même enseignement, la vie dans les mêmes H.L.M. miteux, la rencontre dans le monde du travail ont permis aux uns et aux autres, mis à part quelques irréductibles nostalgériques à caractère fascisant, une véritable fusion, fusion qui fut impossible entre les différentes communautés dans l’Algérie coloniale tant les politiques et les colons usaient de la vielle maxime : diviser pour régner. Aujourd’hui, cinquante ans après, nombreux sont les natifs de « là bas » qui comme les anciens appelés de force, acceptent de parler de leur vie antérieure, d’entamer enfin un vrai travail sur leur histoire pour faire la paix avec les autres et surtout avec eux-mêmes. Il en est mêmes, qui jetant leurs préjugés à la mer et prenant leur courage à deux mains osent la traversée vers un inconnu tant décrié : des pieds-noirs retournent sur leur terre natale y retrouver leurs racines. Gérard Dappelo est un de ceux-là. Son retour, il nous le fait partager dans un roman édité chez Dixi Edition et qui nous entraîne dans un formidable voyage fait de nostalgie des jours anciens et de réalités actuelles, avec comme fil conducteur l’amour, celui des femmes, du soleil, de la terre, de la mer, de l’Algérie enfin, ce creuset où tant de civilisations se sont confondu pour donner un même peuple. Le couscous de Fatiha l’Oranaise a toujours la même saveur que celui que Marco le pied-noir de Constantine, descendant de Communard déporté, nous préparait fraternellement pour égayer nos longues nuits de travail au centre de tri postal…
Henri Cazales / Radio-Asso.
« Algéries mes amours » de Gérard Dappelo chez Dixi Edition
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Camus censuré...
L’exposition Albert Camus à Aix-en-Provence annulée
un cas de censure ?
par Louise Fessard, Mediapart (abonnés), le 11 mai 2012
La grande exposition Albert Camus, l’étranger qui nous ressemble qui devait se dérouler à Aix-en-Provence à l’automne 2013 pour le centenaire de la naissance de l’écrivain, vient d’être annulée. Conçue par l’historien Benjamin Stora et le documentariste Jean-Baptiste Péretié, ce devait pourtant être l’une des expositions phare de la capitale européenne de la culture Marseille Provence 2013. En janvier dernier encore, l’avant-programme de MP2013 présenté en grande pompe à Marseille, annonçait une exposition visant « à faire découvrir l’écrivain et à approfondir la connaissance de l’homme [...] romancier, dramaturge, essayiste, journaliste ».
Censure envers un historien, né à Constantine, qui a consacré tout son travail à l’Algérie, aux guerres de décolonisation et à l’immigration maghrébine ? L’association Marseille Provence 2013, qui a pris la décision, il y a quelques jours, d’annuler l’exposition, et la Ville d’Aix-en-Provence, qui devait l’accueillir dans sa Cité du livre, pointent au contraire une fin de non-recevoir de Catherine Camus, qui gère l’œuvre et les archives de son père depuis 1980. « C’est une position personnelle de sa part, affirme-t-on à la direction de la culture d’Aix-en-Provence. Le scénario de l’exposition était écrit en se basant sur des pièces du fonds Albert Camus, dont Catherine Camus détient les droits moraux. À partir du moment où elle ne met pas à disposition ces pièces, l’exposition ne peut avoir lieu. »
Contactée, Catherine Camus, qui avait validé en 2011 le scénario très détaillé de l’exposition, leur renvoie la balle. « C’est faux, répond-t-elle. J’étais dans une difficulté insurmontable, ça fait un an que j’attends pour avoir au moins un axe de direction de l’exposition et savoir ce dont je peux disposer ou non dans le fonds pour pouvoir répondre aux autres demandes reçues. » Catherine Camus affirme n’avoir reçu que fin avril 2012 la liste exhaustive des pièces demandées par MP2013 pour l’exposition. « C’était beaucoup trop large, sans axe directeur, dit-elle. Cela équivalait à transformer le fonds d’archives en un supermarché, entièrement à leur disposition. Donc je leur ai dit que je ne pouvais plus continuer comme ça, et leur réponse a été d’annuler. » L’exposition de Benjamin Stora tombée à l’eau, aucune autre n’est pourtant prévue au plan national pour le centenaire de la naissance d’Albert Camus.
François-Xavier de Peretti, ancien adjoint à la culture de la députée-maire d’Aix-en-Provence Maryse Joissains (UMP), passé à l’opposition, n’est pas vraiment surpris. Selon lui, dès le dépôt, en septembre 2010, des 54 pages scénario de l’exposition, l’équipe municipale « n’avait pas eu l’air d’accrocher ». « Le projet de l’exposition montrait entre autres l’engagement d’Albert Camus contre le régime franquiste, dans la résistance, contre la peine de mort, lors de la Guerre d’Algérie, autant de thèmes pas du tout dans la ligne politique de la Ville, explique cet élu MoDem. Ce n’était pas le Camus qui plaît aux nostalgiques de l’OAS (Organisation armée secrète) et à la frange dure de l’électorat pieds-noirs qui vote Maryse Joissains. »
La députée-maire, qui s’est encore récemment illustrée par sa sortie sur l’illégitimité de François Hollande à la présidence de la République, n’a jamais caché sa sympathie pour les nostalgiques de l’Algérie française. Comme le rappelait le mensuel satirique le Ravi dans unrécent dossier sur la Nostalgérie, Aix-en-Provence accueille la plus grande maison des rapatriés de la région Provence Alpes Côtes d’Azur, la Maison Maréchal-Juin. Ce sympathique équipement municipal héberge de nombreuses associations proches de l’extrême droite, dont les pro-OAS de l’Adimad (Association pour la défense des intérêts moraux et matériels des anciens détenus de l’Algérie française). C’est d’ailleurs à la Maison Maréchal-Juin, à l’occasion des vœux au Collectif aixois des Rapatriés, que Maryse Joissains avait déclaré en janvier 2012 que « les Accords d’Evian ont été une véritable honte ». Quelques mois auparavant, elle comparait le général de Gaulle à Pétain, « deux héros nationaux qui auraient ensuite suivi le même destin de traîtres à la patrie ».
De son côté, Catherine Camus dément toute pression de l’équipe municipale. « Ça n’a rien de politique », affirme-t-elle. Même discours du côté de la mairie. « Nous avons travaillé sur cette exposition, nous ne nous amuserions pas à perdre du temps ainsi ! », explique-t-on à la direction de la culture d’Aix-en-Provence. Pour François-Xavier de Peretti, cette annulation est en tout cas « une catastrophe pour la Ville, qui ne tient pas du tout l’engagement intellectuel et moral qui avait été le sien à l’égard de l’écrivain ». En 2000, le maire socialiste de l’époque, Jean-François Picheral, avait signé une convention de dépôt des archives d’Albert Camus,« plus de 100 cartons d’archives et 1 200 imprimés », selon le site du centre Albert Camus, hébergés à la Cité du livre.
Dommage aussi pour Marseille Provence 2013, dont l’un des grands axes porte sur le « dialogue des cultures entre l’Europe et la Méditerranée ». La capitale européenne de la culture vient de perdre un projet conçu comme un signal fort vers l’autre bord de la Méditerranée et les Algériens de Marseille. Et ces projets n’étaient pas si nombreux…
Louise Fessard
Extrait du site de la LDH de Toulon
11:01 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : ldh toulon
14.05.2012
La France en Algérie...
Entre 1830, date du débarquement français a Sidi Ferruch et 1954, le début de l’insurrection qui devait aboutir six ans plus tard à l’indépendance de l’Algérie, la France a mené des politiques souvent paradoxales. Répressions sanglantes et volonté d’assimilation, intégration totale ou création d’une entité autonome se sont succédées suivant les stratégies et les intérêts des décideurs du moment. Dans son livre : « La France en Algérie 1830-1954 » édité aux Editions Vendémiaire, l’auteur Guy Pervillé, par ailleurs professeur d’histoire au Mirail, analyse les atermoiements et les va-et-vient des divers politiciens qui ont eu en charge la politique coloniale et nous renseigne sur ses enjeux. Son ouvrage est un apport supplémentaire aux divers travaux réalisés sur l’histoire de l’Algérie coloniale en cette année de cinquantenaire de son indépendance mais aussi un regard nouveau pour mieux comprendre les légitimes raisons du peuple algérien à vouloir être libre et apprécier l’immensité de la dette que nous avons vis-à-vis de lui…
Henri Cazales / Radio-Asso.
« La France en Algérie 1830-1954 » de Guy Pervillé aux éditions Vendémiaire
11:05 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : algérie coloniale
10.05.2012
La confession d'un ex-dictateur
par Pierre Bratschi, www.letemps.ch, 17 avril 2012
Dans un livre d’entretien, Jorge Videla décrit pour la première fois la méthode utilisée pour gagner la guerre contre la subversion. L’ex-dictateur justifie une fois de plus l’usage de la torture et de la disparition des corps
« Il fallait éliminer 7000 à 8000 personnes. Nous savions que c’était le prix à payer mais il n’y avait pas d’autre solution si nous voulions gagner la guerre contre la subversion. » Trente-six ans plus tard, Jorge Videla reste convaincu que son régime a œuvré pour le bien de son pays. Dans le livre La disposition finale, l’ex-dictateur argentin confirme à l’auteur qu’en prenant le pouvoir le 24 mars 1976 il avait l’objectif de discipliner une société en pleine anarchie pour que le pays redevienne une vraie république.
Un objectif préparé méticuleusement avant le coup d’Etat et qui devait s’exécuter en quatre étapes. Tout d’abord la séquestration de leaders sociaux selon une liste établie avec la collaboration d’entrepreneurs, de syndicalistes, de professeurs et de dirigeants politiques. Puis, l’interrogation de ces « subversifs » dans des lieux secrets. La troisième étape consistait en l’exécution des détenus considérés comme « irrécupérables ». Et enfin, l’étape finale reposait sur la disparition des corps. Si certains procédés mis en place pour cette « disposition finale » sont connus, comme le largage des corps dans la mer depuis des hélicoptères, d’autres rappellent les pages les plus sombres de l’histoire de l’humanité. En effet des centaines de corps ont été brûlés dans des fours ou dans des décharges de pneus.
Les disparitions
Le sujet des disparitions est encore vif au sein de la société argentine. Jorge Videla concède que cette question reste identifiée à la guerre menée par son gouvernement. Un héritage de sa dictature qui, toujours selon lui, menace encore l’avenir de l’Argentine tant qu’il n’est pas accepté par toutes les couches de la société. « Il fallait éliminer un grand nombre de personnes, nous ne pouvions ni les juger ni les fusiller. La population ne devait pas s’en rendre compte. C’est pourquoi nous avons adopté cette solution qui créait une sensation ambiguë car personne ne savait », explique l’ancien chef de la junte. Et de préciser que des condamnations à mort auraient provoqué une trop forte réaction de la part de l’étranger. « Il suffit de voir ce qu’avaient provoqué trois condamnations à mort prononcées à l’époque par Franco. La pression internationale a été si forte qu’il n’a fait exécuter qu’une ! Sept à huit mille exécutions en Argentine eurent donc été impossibles », explique froidement du fond de sa cellule le vieil homme âgé de 86 ans.
Jorge Videla assure que les listes contenant le nom des victimes existent mais que leur publication n’amènerait à rien puisqu’elles ne contiennent pas la destination finale des corps.
Si, par sa confession, l’ex-dictateur assure se libérer d’un poids de l’âme, il reste cependant amer envers les dirigeants politico-économiques de l’époque qui avaient soutenu son gouvernement en lui disant de « faire ce qu’il avait à faire », certains lui auraient même reproché de ne pas avoir eu la main assez lourde. La « disposition finale » fait froid dans le dos et, quoi que prétende Jorge Videla en assurant qu’il ne s’agit là que d’une expression militaire, elle ne va pas sans rappeler une autre tristement célèbre « finale ».
Extrait du site de la LDH de Toulon
11:22 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
la guerre d'Algérie vue par les Algériens...
Jusqu’ici les ouvrages consacrés à la guerre et écrits par des auteurs algériens, je me les procurais d’occase chez le bouquiniste installé au pied de la cathédrale d’Oran, transformé depuis l’indépendance en… bibliothèque municipale. Il s’agissait souvent de témoignages personnels, parcellaires et pas toujours très objectifs. Aujourd’hui grâce au livre de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora édité chez Denoël, nous disposons d’un regard global et d’un réel travail d’historien. La parole des militants, des combattants indépendantistes y est exprimée pleinement en décrivant sans tabous la réalité de la guerre, des origines jusqu’à la bataille d’Alger en 57. Tous les aspects du conflit y sont abordés, même les plus tragiques, et des éclaircissements indispensables à la compréhension de la situation coloniale et au déroulement de la lutte de libération nous sont enfin donnés, mettant un terme aux éternelles interrogations trop souvent utilisées par les nostalgériques manipulateurs pour entraver tous les efforts vers la réconciliation de nos deux peuples.
Henri Cazales / Radio-Asso.
« La guerre d’Algérie vue par les Algériens – Des origines jusqu’à la bataille d’Alger » de Renaud de Rochebrune et Benjamin Stora, préfacé par Mohammed Harbi et édité chez Denoël.
11:12 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : guerre d'algérie
30.04.2012
Alger la noire...
On connaissait Alger la blanche s’offrant aux regards émerveillés des voyageurs entrant dans son port. Avec le texte de Maurice Attia et sous le crayon de Jacques Ferrandez, on découvrira Alger la noire. Cette bande dessinée éditée chez Casterman nous narre une énigme policière se déroulant dans la capitale algérienne au début de 1962, dans un contexte de fin de guerre, entre plasticages et règlements de compte. Politique, terrorisme, intrigue policière et bien sûr affaires de cœur se mêlent dans la ville et ses bas-fonds au milieu des Dauphines, des commissariats sordides et des couples rarement mixtes… La description d’un univers pas très gai mais qui contribue néanmoins à écrire l’histoire de cette période tragique et aide à la comprendre un peu mieux, et pour cela tous les moyens sont permis, même le roman noir surtout lorsqu’il est magnifiquement illustré…
Henri Cazales / Radio-Asso.
« Alger la noire » de Maurice Attia et Jacques Ferrandez édité chez Casterman
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27.04.2012
Soldat, peut-être... tortionnaire, jamais !
« Avoir vingt ans dans les Aurès » était le titre d’un excellent film de René Vautier sur la vie des appelés durant la guerre d’Algérie, le cinéaste s’inspira de la réalité révélée par les témoignages rapportés par les soldats à leur retour. Pendant longtemps, trop longtemps, le drame vécu par ces jeunes expédiés de force dans un conflit qui ne les concernaient en rien, resta enfoui au tréfonds de leur mémoire, sans jamais en sortir si ce n’est lors de crises de désespoir tant les horreurs vécues dans ces périodes noires étaient impossibles à révéler, tant était grande souvent la culpabilité d’avoir participé à l’innommable… Dans son malheur, Jacques Inrep eut la chance d’être un rebelle. Avec un père résistant communiste acquis aux idées antimilitaristes suite aux séquelles qu’il ramena du front de Verdun, et un tempérament d’insoumis, il passa ses vingt-neuf mois d’armée à affronter sa hiérarchie, à refuser les ordres absurdes autant que les décorations méritées par son courage, à défendre ses camarades et à s’interroger sur le sens de la politique coloniale de la France. A la fois militant actif et Normand têtu, du refus de tourner la gégène au vol de documents secret-défense en passant par l’opposition aux factieux et à l’OAS et malgré les sanctions et le bagne militaire, Jacques demeurera fidèle à sa promesse, ne jamais tirer sur un algérien, et quand il dut faire feu ce furent les étoiles qu’il prit pour cible… Dans son livre : « Soldat, peut-être… tortionnaire, jamais ! » édité aux Editions Scripta, Jacques Inrep nous offre le récit d’une aventure vécue mais aussi un formidable message d’espoir dans ces temps où la « raison » serait de courber l’échine devant une soi-disant « fatalité de la crise », alors que le devoir de dire « non ! » ne s’est jamais autant imposé depuis peut-être la période qu’il nous décrit. J’ai beaucoup aimé ce livre, il et vrai que la devise préférée du père de l’auteur était identique à celle du mien, lui aussi militant déçu du communisme : « Plutôt mourir debout que vivre à genou ! »…
Henri Cazales / Radio-Asso.
« Soldat, peut-être… tortionnaire, jamais ! » de Jacques Inrep aux Editions Scripta préfacé par Pierre Vidal-Naquet
Ce livre est disponible soit directement aux Editions Scripta - Anoux la Grange 54800 Jouaville, soit chez l'auteur au 4 rue du Lubéron 30230 Bouillargues.
Tarif : 25 € frais de port compris.
11:24 Publié dans Livre | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : guerre d'algérie, insoumission
18.04.2012
Eloge de l'hospitalité...
Résister à l’inhospitalité généralisée, contrevenir aux politiques d’exclusion n’est pas seulement un impératif moral. C’est aussi une question de citoyenneté, expose Étienne Balibar, dans ce “billet” qui concluait le hors série de Télérama consacré aux Étrangers publié en avril 2011.
Étienne Balibar est philosophe, professeur émérite à l’université Paris-Ouest. Il a notamment publié Très loin et tout près, petite conférence sur la frontière (Bayard, 2007), Violence et civilité : Wellek Library Lectures et autres essais de philosophie politique (Galilée, 2010), La Proposition de l’égaliberté (PUF, 2010).
Au moment où je rédige ce billet, que Télérama m’a demandé pour conclure son numéro hors série sur les « figures de l’étranger », les images embarrassantes, insupportables des barques atterrissant sur les plages de Lampedusa avec leurs chargements de « boat people » en provenance de Tunisie, de Libye, et de plus loin encore occupent les écrans de télévision sans fin prévisible. Après Mme Le Pen, c’est Silvio Berlusconi qui se rend sur place, promettant la déportation aux réfugiés et le prix Nobel aux habitants qui n’en demandaient pas tant... Les gouvernements européens, qui avaient sous-traité aux dictatures d’Afrique du Nord la « régulation » brutale de ces flux, observent, comme on dit, un silence assourdissant. Italiens, débrouillez- vous. Africains, mourez ou rentrez chez vous le fusil dans les reins.
Si l’on a quelque honnêteté intellectuelle, de telles situations interdisent tout discours bien-pensant. Me risquerai-je alors, comme je l’avais proposé, à faire l’éloge de l’hospitalité, voire de cette hospitalité « inconditionnelle » que mon maître et ami le philosophe Jacques Derrida, dans des essais désormais célèbres, avait définie comme la forme même de la démocratie, et donc de la politique à venir ? Cette hospitalité qui nous demande d’accueillir l’étranger, non seulement comme un « semblable » ou un « frère », mais comme un égal avec qui construire la « maison commune » de nos droits et de nos projets ? Eh bien oui, en dépit des difficultés dont j’ai une conscience aiguë. Et cela pour trois raisons.
Premièrement, l’appel à une hospitalité inconditionnée doit certes exercer une influence, et même une contrainte sur les États. Mais il ne s’adresse pas à eux. Des États, qui gèrent (fort mal) les flux de population, les codes de nationalité, les polices des frontières, nous n’attendons rien de tel. Non seulement parce qu’ils n’en sont pas capables, mais parce que telle n’est pas leur fonction. Cela ne veut pas dire que nous les déchargions de leur responsabilité dans le déchaînement d’une inhospitalité généralisée qui - surtout pour les plus démunis - affecte désormais la circulation et la condition des hommes dans le monde. Au contraire, au nom du principe d’hospitalité et de l’inconditionnalité qu’il comporte, nous exigeons des États qu’ils créent les conditions, autant qu’ils le peuvent, d’une circulation des habitants de la planète, convenablement « réglementée » ou, mieux, organisée avec le concours de tous ceux qu’elle concerne mais essentiellement libre. Et, pour cela, qu’ils cessent d’instrumentaliser les peurs et les xénophobies, mais exposent à la discussion les vraies dimensions économiques, culturelles ou démographiques de la migration, les changements qu’elle induit, les problèmes qu’elle pose et les bénéfices mutuels qu’elle comporte.
Deuxièmement, un tel appel ne s’adresse pas non plus aux personnes qui nous entourent, mais pour une raison inverse : c’est qu’elles n’ont pas besoin qu’on les exhorte à ce qu’elles font déjà, et dont elles nous enseignent à la fois l’urgence, la valeur, et la difficulté. L’hospitalité inconditionnelle, c’est la solidarité, c’est l’hébergement, les secours, l’écoute, la connaissance qui brisent l’isolement des étrangers sur le territoire national, et particulièrement de ceux qui s’y trouvent en situation de précarité, d’illégalité ou d’exclusion, en raison de la contradiction violente entre les nécessités de leur existence et le pouvoir des intérêts dominants. C’est ce que chaque jour pratiquent les militants associatifs - par exemple ceux du Réseau Education sans frontières ou de la Cimade (Comité inter-mouvements auprès des évacués) et de l’Anafé (Association nationale d’assistance aux frontières pour les étrangers), mais il yen a d’autres, qui souvent peuvent compter sur l’aide de syndicats, d’églises, de municipalités ou d’écoles. Ce qu’ils nous montrent par là, c’est que l’hospitalité (au contraire des procédures d’administration ou de police) ne saurait être impersonnelle : elle vient de quelqu’un, elle s’adresse à quelqu’un. Pour autant, elle n’exige pas de l’autre qu’il se conforme à telle ou telle définition, revête telle ou telle « figure » ou « vêtement » d’acceptabilité (ce qui finit toujours par la purification raciale, ethnique ou religieuse). Ainsi que l’expliquait Derrida, elle reçoit de l’autre une leçon d’humanité et d’universalité, plutôt qu’elle ne lui en donne. Dans un monde où personne ne sera jamais plus absolument « différent » de personne, sans pour autant se fondre dans une seule et même « identité », il s’agit de retrouver une très vieille tradition de respect de soi-même et des autres, et de l’actualiser. Mais beaucoup d’entre nous, Occidentaux, avons oublié à cet égard les enseignements de notre histoire, et de nos textes fondateurs : l’Odyssée, la Bible ou la Déclaration des droits de l’homme... Nous avons déchu par rapport à d’autres civilisations à qui nous ne nous privons pas de donner des leçons.
Enfin la résistance à l’inhospitalité importe à notre citoyenneté : je veux parler de cette citoyenneté active, collectivement instituée, qui ne se réduit jamais à l’obéissance aux gouvernements, mais ne se réfugie pas pour autant dans l’irresponsabilité politique. Faute d’hospitalité, les étrangers (ou certains d’entre eux, en quelque sorte « plus étranges » que d’autres) sont traités comme des ennemis redoutables, indésirables et haïssables. Cette perversion de l’appartenance ne renforce pas les États et ne préserve pas les nations. Au contraire elle les délégitime et les déstabilise. Elle instaure un état d’exception permanent qui s’apparente à une guerre civile mondialisée. Elle annonce des catastrophes qui ne seront plus seulement « humanitaires ». Faute d’hospitalité, les citoyens d’ici et les citoyens d’ailleurs (par exemple ceux d’Europe et ceux d’Afrique), entre lesquels se dresse un mur de ségrégation et de préjugés, sont privés des moyens de penser leurs intérêts communs (travail, emploi, création, environnement, éducation...) et de régler leurs différends (qu’ils datent d’hier ou d’aujourd’hui). Personne ne peut croire que les intérêts s’harmoniseront spontanément, mais personne ne doit, non plus, prétendre sans débat qu’ils soient inconciliables. Faute d’hospitalité, les populations ne sont que des « variables d’ajustement » pour l’économie de marché ou des « races », servant de boucs émissaires en temps de crise (comme vient de le montrer la stigmatisation des Roms) : ce ne sont pas des peuples, au sens historique, culturel et démocratique du terme. Faire l’éloge de l’hospitalité, et la pratiquer en dépit de tout, ce n’est donc pas se réfugier dans le moralisme ou, comme disent certains, dans « l’angélisme », mais c’est travailler sans relâche, en tant que citoyens de certains États et du monde, à faire en sorte que l’inconditionnel, qui est tout simplement l’humain, entre dans la réalité. C’est faire de la politique, et recréer la politique.
Étienne Balibar
Extrait du site de la LDH de Toulon
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Désobéir, c'est le fait d'un homme libre...
Désobéir, c’est le fait d’un homme libre qui met en gage sa liberté pour obéir à sa conscience.
C’est ainsi qu’Henri Martin, un marin qui refuse de participer au combat contre les Vietnamiens pour rétablir la domination coloniale, sait que son geste lui vaudra la prison, le jugement, la condamnation. Il rejoint le comportement de tous les résistants qui, dans la Résistance intérieure ou dans les Forces françaises libres, ont tous, un jour, décidé de transgresser les ordres de l’occupant relayés par le gouvernement de Vichy, à leurs risques et périls. Refusant de participer au combat contre un peuple qui lutte pour son indépendance, il est donc fidèle à ce qu’il avait été lui-même, un résistant français.
Il est pourtant intéressant de voir ce qui distingue le geste d’Henri Martin, marin, de ce qu’avait été la décision du même Henri Marin, résistant. J’y vois deux différences significatives.
Le résistant qui désobéissait devait le faire discrètement, sous peine d’être immédiatement arrêté, neutralisé, de disparaître sans que son comportement soit qualifié comme un exemple à valeur de démonstration publique. Au contraire, le soldat, le marin, qui refusa d’obéir aux ordres qu’il estimait inacceptables l’a fait publiquement. La démonstration était là, mobilisatrice.
Des centaines, des milliers d’hommes et de femmes ont reconnu le passage à l’acte, symbole d’une conviction que beaucoup nourrissaient sans pouvoir l’exprimer. Dès lors le geste public, motivé et explicité lors d’un procès qui va frapper l’opinion, devient un acte politique mobilisateur (c’est aussi la valeur de l’acte de Raymonde Dien qui arrête de son propre corps un convoi de ravitaillement de la force répressive).
L’autre différence, importante à mes yeux, peut être ressentie par tous les survivants de la Résistance lorsqu’ils sont invités, souvent des années plus tard, à témoigner devant des jeunes. Parmi les questions posée, on s’entend toujours demander : « Mais pourquoi avez-vous fait cela ? ». Les réponses, qui varient selon les témoins, ont toujours une partie commune : le refus de l’injustice. Ces témoignages sont importants pour leur valeur historique, mais surtout pour la leçon de courage et pour la mise en évidence des valeurs morales qu’ils comportent. Ils arment l’auditoire d’une exemplarité qui trouvera, un jour proche ou lointain, l’occasion de peser sur le comportement. Le geste d’Henri Martin n’était pas, lui, un exemple pour l’avenir. Il était là, motivé, public, immédiat, politique, et son impact sur ceux, nombreux, qu’il impressionnait s’inscrivait dans l’actualité.
Je voudrais ajouter que cet homme d’un grand courage et d’une haute structure morale a toute sa vie été fidèle à ses convictions, une fidélité dont l’histoire des dernières décennies n’a pas fourni tellement d’exemples.
Raymond Aubrac
14:47 | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : raymond aubrac
Il n'y a de révolution que celle du soleil...
La révolution ? Il n'y a de révolution que de celle du soleil. Du temps d'Auguste, la révolution socialiste était un jeu de mots . Il disait de la sociale : " Nous courons derrière elle sans jamais savoir si nous sommes à la traîne ou si nous l'avons dépassée"
Ce sont les mots qui ont le pouvoir de décision. Une révolution est la rencontre de plusieurs idées dont elle est la réponse. Mais une idée ne peut être véhiculée que par les mots. Sans les mots, elle n' existe pas. Lorsqu'on dit d'une révolution qu'elle est pourrie, c'est de son langage qu'il s'agit.
Confondre la révolution avec la prise de pouvoir alors que c'est de la prise de conscience qu'il s'agit, est-ce la tare de la littérature ou de la politique?
D'un conflit violent entre politique et littérature , seule peut naître une oeuvre. Là encore ce sont les mots qui en décident.
L'empereur Ts'in Che Houang-ti qui a fait naître la Chine en pourfendant l' idéogramme : "Si tu savais de quel visage d' homme triste est fait le succès .....Toute activité qui se soumet au résultat est porteuse de mort. Ce n'est pas atteindre l'idée de révolution qui importe. C'est de marcher vers elle "
La capitulation de toutes idéologies devant l'Audimat où le quantitatif a pris la place du qualitatif, et les pourcentages, celle de l'homme et des mots. Elle est la seule non-idée de révolution de notre siècle .
Il n'y a de révolution que de celle du soleil
Armand Gatti
En cette période de consultation Démocratique, je vous souhaite de bons gros mots
A bientôt en cheminant
Christian
14:42 Publié dans Actualité | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note













